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La danse contemporaine s'avance masquée Redécouvrir la liberté du clown A FIGURE du clown apparaît de plus en plus souvent aux détours des spectacles de danse contemporaine. Qu'il s'agisse du masque de Ronald, le clown des McDo, dans The Cost of Living, de l'Anglais Lloyd Newson, ou d'un maquillage académique dans Les Morts pudiques, de Rachid Ouramdane : le personnage le plus populaire de la piste sait aussi faire des ronds de jambe. A l'heure où la danse contemporaine fraye régulièrement avec le cirque, le clown possède un attrait puissant. Faux rêveur d'un réel dont il perçoit le malentendu, il déploie sa capacité d'émerveillement sur le monde et sa folle mécanique. Il possède aussi cet humour du corps qui métamorphose chaque geste en un moment rare de décalage savoureux. Passionné par la vie, il en souligne la magie ordinaire avec autant d'audace que de tendresse. Passé par le cirque dès l'âge de 15 ans, Philippe Decouflé n'a jamais cessé d'injecter des numéros clownesques dans ses pièces. Depuis l'enfance, son héros préféré reste le clown, celui qui pleure pour faire rire, rit et fait pleurer tout en jouant de sa vulnérabilité avec maestria. « C'est mon maître ultime, indique-t-il, le grand improvisateur, celui qui sait tout faire, musique, acrobatie, magie, pour faire ce qu'il veut. Il échappe aux règles, il est libre. » DÉBORDEMENTS CORPORELS Cette liberté du clown, les chorégraphes Laura Simi et Damiano Foa l'explorent dans une nouvelle pièce en cours de répétition, Il Grande Dentro (Le grand dedans). Elle est inspirée par une peinture d'Edward Hopper des années 1960, dans laquelle le peintre s'est représenté en clown, aux côtés de son épouse affublée d'un nez rouge, histoire de mettre au jour un rapport de couple débarrassé des subterfuges et simagrées qui font le lit quotidien de l'amour. « On n'avait jamais travaillé sur le masque depuis vingt ans qu'on travaille ensemble et, tout d'un coup, c'est venu comme une évidence, explique Laura Simi. Du masque, on est passé au nez de clown, qui a les mêmes vertus. Il nous fait sortir de nous-mêmes sans autre forme de procès. Nous avons pu ainsi inventer de nouveaux jeux corporels. Cela nous a fait faire un bond artistique considérable. » Présenté au Regard du cygne (rue de Belleville, à Paris), le 23 janvier, ce duo distille un mystère à la fois joyeux et sombre, celui de l'amour dans sa dérisoire puissance. Taraudés par l'humour depuis leur rencontre il y a vingt-deux ans, José Montalvo et Dominique Hervieu cèdent à leur passion dans leur nouveau spectacle, On danse. Ces passionnés de Charlot, de Buster Keaton, dont ils ont décortiqué pendant des heures les débordements corporels, ont osé parachuter une femme clown, l'émouvante Muriel Henry, parmi la cohorte de danseurs tous plus vifs les uns que les autres. « On ne cherchait pas un clown, mais des artistes inclassables, des bizarres comme on dit, tels qu'on aime parfois en avoir dans nos pièces, raconte Dominique Hervieu. On a eu la chance de croiser Muriel lors d'une audition et on a succombé à son charme. En scène, nous avons travaillé sur la distance existant entre elle et les danseurs, sa fascination pour leurs mouvements. Elle possède surtout une formidable présence et le talent de communiquer directement avec le public. Son ravissement devant la danse suscite également une réflexion par rapport à la virtuosité. Elle soulage les spectateurs de ne pas être aussi à l'aise dans leur corps que les danseurs. » Non seulement Muriel Henry se pâme devant les ondulations musculaires des interprètes, mais elle se permet des critiques subtiles sur la pièce -, qui passent comme une lettre à la poste. « C'est chargé », glisse-t-elle, l'air de rien. Ambiguïté du clown, doué pour la distorsion qui ne rime jamais avec destruction. Rosita Boisseau |